Combien de morts par incendie en France chaque année ?
Pour analyser les risques, encore faut-il les connaître. La question est lancinante. Que sait-on de la réalité des décès dans les incendies et de leur origine : Comportements humains ? Problèmes de structure du bâtiment ? Inadaptation de la réglementation ? C’est là que l’approche statistique pourrait être décisive.
Dans notre article « Les chiffres introuvables de l’incendie en France » paru dans le numéro 541 (avril 2018), nous écrivions : « Tous les ans, les feux seraient responsables d’au moins 400 morts. Au moment de l’adoption des Daaf, on a vu circuler le chiffre de 800 morts. Ces chiffres n’ont jamais été vérifiés et des victimes peuvent décéder plusieurs jours après leur hospitalisation, soit des brûlures, soit des blessures irréversibles produites à leurs poumons. » Dominique Parisse, ancien de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, directeur de la prospective et de la stratégie chez Efectis, s’est fait une spécialité du sujet.
Il a notamment été l’initiateur, en janvier 2015, de l’Observatoire national des incendies volontaires et accidentels (Oniva), la section française de la commission « statistiques » de l’association française des enquêteurs post-incendie (Afepi). Il est par ailleurs président de l’ISO TC 92 WG 13 « Fire Safety-statistical data collection » dont l’objectif est d’étudier les statistiques sur les incendies au niveau international et de fournir les outils nécessaires à l’harmonisation des terminologies et méthodologies de collecte de ces informations afin de disposer de données comparables au niveau mondial.
600 morts en moyenne en France
S’il confirme que des chiffres farfelus circulent, il explique comment il a réussi à exhumer plusieurs chiffres fiables. « L’article L.363-1 du code des communes précise que la fermeture du cercueil est délivrée après qu’un certificat du médecin attestant notamment la cause du décès. Ces causes sont codées et répertoriées par le CépiDc, le centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès, rattaché à l’Inserm. »
Selon les sources utilisées, deux données contradictoires circulent : 400 en moyenne selon les plaquettes publiées chaque année par le ministère de l’Intérieur, « jusqu’à 800 » pour le ministère du Logement. Selon les recherches de Dominique Parisse, le nombre réel de morts par feux en France serait de 600 en moyenne (voir exemple de données recueillies dans le tableau ci-dessus).
Des victimes non-répertoriées
Aussi précises soient-elles, ces données pourraient bien être partielles. D’abord parce qu’elles sont enregistrées par des médecins qui, s’ils ont vu le corps, ne connaissent pas toujours les circonstances et doivent pourtant se prononcer sur la cause. Ensuite, et ce peut être la conséquence directe de ce premier constat, comment savoir avec certitude si ces données prennent en compte les morts asphyxiés, qui peuvent ne pas porter de traces du feu, voire les défenestrés, qui ne meurent pas directement du feu mais dont le décès est lié à l’incendie ?
Comme nous l’écrivions dans notre article d’avril dernier, l’InVS, l’Institut de veille sanitaire, estime à 3 000 par an le nombre de morts liés au monoxyde de carbone. Gaz inodore, invisible et mortel, il résulte pourtant d’une combustion. Les cas les plus courants sont les défauts d’accessoires de chauffage. Même si ces morts ne sont pas toujours liés à un incendie, l’écart entre les deux données est très important.
Malheureusement dans toutes ces données, flammes, fumées et feu sont mis au même niveau. Or, il serait intéressant de pouvoir distinguer l’origine exacte du décès. Beaucoup de victimes peuvent en effet décéder de gaz asphyxiants générés par les matériaux de construction ou les objets présents dans la pièce. Ceux-ci n’ont cessé de se développer ces dernières années comme les objets électroniques.
Ainsi également, les retardateurs de flammes (des dizaines de polymères différents à base de composés bromés, halogènes…) sont supposés réduire les risques d’incendie. Mais ils pourraient bien augmenter les risques de mort.
Une étude britannique de 2013 l’affirme. Elle n’est pas la seule. En effet, l’exposition à la chaleur des retardateurs de flammes provoquerait davantage de feux couvants. Des foyers où des fumées extrêmement toxiques et très fumigènes se dégagent. Or, ce sont la fumée et les gaz de combustion qui tuent, pas les flammes.
Les fumées toxiques tuent
En 2015, à la suite d’une saisie de la DGCCRF, elle-même réagissant à des essais réalisés par l’association Que choisir ?, l’Anses a conclu qu’il « n’existe aucune preuve de l’efficacité des retardateurs de flamme ». Des conclusions dérangeantes d’autant que le même organisme déclarait dans une seconde étude que les données disponibles ne permettaient pas « d’exclure une toxicité potentielle pour la santé et/ou des effets sur l’environnement ».
Depuis les années 1970, ces produits sont accusés régulièrement d’être des perturbateurs endocriniens. C’est aussi là que la réalité pourrait être cruelle. Un mort tué dans un incendie par des fumées, n’a pas beaucoup de représentativité statistique, même si 70 incendies identiques produisent les mêmes effets. Le phénomène restera toujours beaucoup moins visible et beaucoup plus difficile à traiter que 71 morts dans un seul incendie où un enchaînement d’erreurs humaines et de défaillances matérielles ont conduit au drame.
Le sinistre de Grenfell pourrait pourtant forcer à s’interroger sur une donnée : en Angleterre, comme en France, c’est majoritairement dans les habitations qu’on décède.
S’il est impossible de savoir si les Daaf ont sauvé des vies, on le voit à la lumière des chiffres, beaucoup d’actions peuvent encore être menées.
Article publié dans le numéro 543 (juin 2018) de Face au Risque.
David Kapp
Journaliste
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