Terrorisme : nos centrales nucléaires sont-elles bien protégées ?

Date de publication : 23/10/2017  |  Martine Porez

jjdeboer mai 2017 via Flickr Creative Commons
jjdeboer mai 2017 via Flickr Creative Commons

Sept experts indépendants de quatre pays (France, Allemagne, Royaume-Uni et États-Unis), spécialistes en sûreté nucléaire, radioprotection, sécurité ou économie de l’environnement, ont été mandatés en 2015 par Greenpeace France pour dresser l’état des lieux de la sécurité des centrales nucléaires en France et en Belgique face à des attaques malveillantes. Le 10 octobre 2017, ils ont rendu aux autorités compétentes un rapport ultraconfidentiel qui, clairement, pointe la mauvaise protection de nos centrales.

Les piscines d’entreposage

La vulnérabilité émane principalement des bâtiments qui abritent les piscines d’entreposage du combustible. Dans ces piscines, le combustible usé, c’est-à-dire la matière radioactive qui a permis au réacteur de produire de l’énergie, est refroidi pendant deux à trois ans avant d’être envoyé dans une usine de retraitement. Chaque piscine, au nombre de 63 en France, peut contenir l’équivalent de deux à trois coeurs de réacteur. Contrairement aux bâtiments « réacteur » qui sont dotés d’enceintes de confinement renforcées, « les piscines sont des hangars agricoles » affirme Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace France.

Yves Marignac, l’un des sept experts, directeur de Wise-Paris, agence d’information et d’études sur l’énergie, indique que « ces installations ont été conçues à une époque où les menaces été très différentes et surtout moins importantes ». C’est après les attaques du 11 septembre 2001 que l’existence d’une organisation criminelle pouvant disposer d’une telle capacité d’agression est apparue.

Si l’eau des piscines venait à manquer, un relâchement massif de radioactivité s’opérerait dans l’environnement. En effet, selon le rapport, les gaines métalliques, appelées crayons, renfermant l’oxyde d’uranium, pourraient « sous l’effet de la chaleur, se déformer, se rompre et finalement brûler, entraînant une fusion du matériau combustible ».

Des scénarios d’attaques

Le groupe d’experts a étudié plusieurs scénarios d’attaques du bâtiment. D’abord par avion. Oda Becker, physicienne allemande et experte indépendante en matière de risques nucléaires, indique qu’une étude réalisée pour l’Allemagne en 2012 révélait « qu’un Airbus A320 provoquerait des dégâts sur un bâtiment d’une épaisseur de moins d’un mètre. Les piscines sont donc très vulnérables à une telle attaque ».

Des attaques à l’hélicoptère, aux drones, aux armes lourdes sont également détaillées dans le rapport, jusqu’à une infiltration parmi le personnel. « L’absence de personnel qualifié et l’appel à des sous-traitants permet d’infiltrer les installations nucléaires, assure Oda Becker. Une attaque à l’explosif de l’intérieur créerait une brèche importante dans le bâtiment. Compte tenu des armes en circulation, ce scénario ne peut être exclu. »

Si de tels scénarios se produisaient, les conséquences seraient extrêmement graves pour les populations. Sous les vents dominants, l’impact pourrait potentiellement affecter un rayon de 200 km. « Il faudrait alors, en quelques heures, mettre en place un plan d’urgence et évacuer plusieurs millions de personnes à plus de 250 km ! » observe David Boilley, docteur en physique nucléaire. Le périmètre du plan particulier d’intervention (PPI) est de 20 km autour des centrales nucléaires (il était de 10 km avant Fukushima). « Les plans d’urgence sont sous-dimensionnés » martèle le physicien.

La position d’EDF

L’ONG réclame des mesures pour renforcer la robustesse des installations et protéger les piscines avec des « coques-avions ». Cependant, elle estime que le coût pour « bunkeriser » les piscines serait en moyenne d’1 Mrd € pour chacune.

Philippe Sasseigne, directeur de la production nucléaire chez EDF a affirmé au Parisien que les piscines « sont certes construites à l’extérieur du bâtiment réacteur, mais bénéficient d’un niveau de protection identique, aussi bien contre des agressions naturelles comme des tempêtes ou des inondations que contre des actes de malveillance comme le terrorisme. Si les structures du bâtiment combustibles ne sont pas aussi épaisses qu’autour du réacteur, c’est que la configuration géométrique de ce bâtiment ne le nécessite pas ».

EDF affirme que les centrales sont soumises à une réglementation très stricte pour répondre à tous les risques d’agressions extérieures, y compris les actes de malveillance. D’ici à 2023, l’électricien français précise qu’il aura investi 720 millions d’euros supplémentaires pour cette sécurité.

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