Le mirage de la Silicon Valley

Date de publication : 06/09/2017  |  Auteur : D. K.

Photo Christian Rondeau via Flickr licence Creative commons
Photo Christian Rondeau via Flickr licence Creative commons

Qualité de vie au travail

L’affaire était entendue depuis bien longtemps : il n’y a pas de meilleur endroit pour travailler que chez les géants du web. D’ailleurs, la presse relaie régulièrement des diaporamas photos des plus beaux bureaux du monde et des best places to work. Dans la Silicon Valley ou ailleurs, tout est beau et verdoyant chez les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon). Bien sûr, il y a quelques craquelures sur la peinture... L’image d’Amazon a pâti de la « publicité » servie par d’anciens employés. Notamment, un journaliste, Jean-Baptiste Malet, qui s’était fait embaucher comme intérimaire pour raconter les conditions de travail dans les entrepôts. Et comme créer un mythe, c’est aussi participer à sa contestation, son livre, En Amazonie, est disponible sur amazon.fr et au format kindle – un comble !

Stress post-traumatique chez des modérateurs

Chez Microsoft, ce n’est pas beaucoup mieux. L’entreprise est la plus ancienne de l’écosystème numérique, la plus solide et la plus implantée. Elle est au numérique ce que Cocacola est à l’alimentaire. Le 30 décembre 2016, deux anciens modérateurs de l’entreprise ont renvoyé une image plus nuancée en portant plainte contre elle. Comme certains soldats revenus de théâtres d’opérations sanglants, ils souffriraient de stress post-traumatique. Un trouble qu’ils attribuent à leur employeur. Ils estiment que ce dernier n’a pas pris les mesures nécessaires pour à la fois les protéger et les accompagner à la suite de leur alerte. Les deux employés travaillaient pour la online safety team. Ils étaient chargés de vérifier les contenus signalés par des internautes ou des robots. Sauf qu’à force de voir des images choquantes d’agressions, de tortures, de meurtres ou encore de pédopornographies, ils ont développé des troubles psychologiques. De son côté, l’entreprise a répondu avoir mis en place un programme de bien-être. De plus, elle utilise parallèlement des algorithmes qui permettent de déformer les images à analyser en les rendant moins réalistes (flou automatique, noir et blanc, etc.).

Transfert des tâches difficiles vers des sous-traitants

D’autres ont opté pour une approche plus détournée du problème. Ainsi Facebook, après avoir établi un guide de modération, a chargé une entreprise extérieure d’appliquer ses règles, ce qui permet de ne pas affronter le risque directement en le transférant vers un tiers sous-traitant. Une parade qui rappelle celle employée par l’armée américaine en Irak qui, pour éviter les morts de soldats américains, sous-traitait à des contractants des opérations de maintien de l’ordre. Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, qui avait publié les documents internes de modération de Facebook, avait pu contacter des modérateurs des entreprises sous-traitantes. Parmi eux, plusieurs affirmaient être atteints de troubles psychologiques.

Harcèlement et discrimination

Ces histoires qui ne se termineront sans doute pas par des procès mais par des arrangements financiers nondévoilés, ne sont rien à côté des autres scandales qui menacent le royaume des geeks. Dans ce monde parallèle, la culture du « Bro » – c’est-à-dire du pote – fait des ravages. Ainsi le 21 juin 2017, Travis Kalanick, l’exubérant PDG d’Uber, était contraint à la démission après des accusations de harcèlements. Pour couronner le tout, un sondage récent où 200 femmes du secteur étaient interrogées, montrait que 60 % d’entre elles avaient reçu des avances non sollicitées. Les témoignages de harcèlement et de discrimination ont, depuis, augmenté. À la même période, le site Motherboard révélait des emails internes de chez Google où un ingénieur (licencié depuis nous dit-on) faisait état de « différences biologiques entre les hommes et les femmes », suivait un plaidoyer rétrograde et ridicule sur la soi-disant inclinaison « des femmes pour l’esthétique et des hommes pour les idées » qui expliquait, selon lui, la faible représentation des femmes dans les fonctions de leadership des firmes Tech.

Effectifs non représentatifs

On se doute qu’il n’est pas besoin d’aller dans la Silicon Valley pour retrouver les mêmes inepties (un passage à la Maison Blanche devrait suffire). Mais il se trouve que seulement 30 % des salariés des Gafa sont des femmes. Un chiffre extrêmement bas. Certes, il existe de la diversité. Les patrons de Microsoft et de Google sont tous les deux Indiens. Yahoo! a longtemps été dirigé par une femme. La directrice des opérations de Facebook est aussi une femme… Mais il s’agit d’exceptions. Dans la majorité, l’industrie florissante américaine est représentée par un homme blanc âgé de 30 à 40 ans. À l’heure où l’Amérique (re)découvre le racisme d’une partie de sa population avec l’attaque de Charlottesville, il faut rappeler que ce sont ces entreprises – aux effectifs non représentatifs – qui, avec ou sans intelligence artificielle, modèlent et décident des applications de demain… et du devenir de nos données.