Dossier : Grenfell : Et après ?

Incendie et construction, nouveaux risques

Date de publication : 04/06/2018  |  Auteur : René Dosne

Photo Amazet/Pixabay/Cc
Photo Amazet/Pixabay/Cc

Bâtiments aux formes organiques et libérées, introduction du bois dans les constructions élevées, végétalisation des façades et des terrasses, économies énergétiques… Autant de facteurs qui obligent législateur, laboratoires d’essais et sapeurs-pompiers à une adaptation à marche forcée…

À noter

Le bois revient en force dans la construction. Il envoie un signal écologique mais les exigences de réaction au feu de ce matériau doivent être renforcées.

Bazar de la Charité (Paris), 1897, 120 victimes. 5-7, le dancing de Saint-Laurent-du-Pont (Isère), 1970, 146 victimes. Tunnel du Mont-Blanc (Haute-Savoie), 1999, 39 victimes. Explosion de silos à Blaye (Gironde), 1997, 11 victimes. AZF (Toulouse - Haute-Garonne), 2001, 31 victimes… Tous ces drames ont un point commun. Il y eut un « avant » et un « après » sous la pression du nombre de victimes ! L’incendie de la tour Grenfell à Londres vient allonger cette triste énumération avec ses 71 morts. Il y aura bien un « après Grenfell ». L’avant Grenfell était pourtant ponctué de coups de semonce mettant en cause certaines techniques d’isolation des bâtiments par l’extérieur, soit lors de réhabilitation d’immeubles anciens, soit par la mise en oeuvre de panneaux décoratifs à base de polyéthylène et d’aluminium sur des immeubles neufs.

La mémoire des sinistres passés

Rien que dans notre rubrique Feu Instructif, nous en avons traité six parmi les plus significatifs. Les images des IGH de Dubaï et d’ailleurs enveloppés de flammes sont encore présentes, tout comme celles de la tour de Roubaix, de la station d’Avoriaz, du centre d’hébergement de Dijon. Et de la tour Grenfell où, outre l’emploi d’un revêtement de moindre qualité, le déplacement vers l’extérieur des baies vitrées a permis au feu de se glisser systématiquement dans les appartements ! Très vite, l’unique voie d’évacuation intérieure est neutralisée et aucun moyen technique ne permet aux secours d’agir par l’extérieur. Le piège se referme.

Le bois dans la construction

La Tower Flower à Paris compte 380 pots de bambous sur l’ensemble de la façade. Photo Edouard François
La Tower Flower à Paris compte 380 pots de bambous sur l’ensemble de la façade. Photo Edouard François

Signal visuel fort, d’abord utilisé en placage de façades dans les stations de montagne des années 1960, le bois est revenu en force dans la construction, d’abord comme « signature écologique » décorative, avant de migrer vers la structure. Ce type de construction brigue aujourd’hui les plus hauts records, tant la présence dans une capitale d’un IGH en bois reflète la force de sa politique environnementale. Commençons petit. Dans nos colonnes, trois incendies d’immeubles en bois déjà relatés :

  • Lavelanet (Ariège) 2014. L’incendie d’un immeuble d’habitation de deux étages en bois se solde par le décès de trois occupants (Face au Risque n° 507, novembre 2014) ;
  • Salon de Provence (Bouches-du-Rhône), avril 2015. Un immeuble de deux étages et de dix appartements s’embrase (Face au Risque n° 520, février 2016). Après 8 heures de lutte, le promoteur convient, avec son assureur et les pompiers, que le feu ne pourra être vaincu que par la destruction du bâtiment… Cette opération prendra encore 6 heures !
  • Manchester (Grande-Bretagne). Un feu d’immeuble en bois se traduira par sa destruction après 6 jours de lutte.

Le revêtement de façade toujours en cause

Sur tous ces sinistres, feux de revêtement de façade, de toiture ou maison de bois, la difficulté a été initialement de contrôler le développement du feu dans les parois multicouches, épaisses (laine minérale, paille, laine, etc.), Le temps d’ouverture des murs étant souvent bien supérieur à la vitesse de propagation, il faut largement anticiper et pratiquer des lignes d’arrêt suffisamment en avant du front de feu. Difficile lorsque celui-ci est quasi-invisible… La dotation, par de nombreux corps de sapeurs-pompiers, de lances perforantes à inertage par brouillard d’eau n’est pas étrangère à cette nouvelle problématique. Mais c’est outre-Atlantique, vers la côte ouest où l’habitat en bois est une véritable culture, que l’on devrait se tourner si l’on veut, au-delà des essais de laboratoire, voir ce que représente un feu de complexe en bois : si le risque est bien maîtrisé (sprinklage), trois complexes d’habitation (dont un R+8) ont été emportés dans les flammes, dont un à San Francisco (Face au Risque n° 505, septembre 2014), en instance de livraison (phase éminemment sensible où les dispositifs incendie ne sont pas opérationnels).

Des enveloppes étanches

Seule une isolation rigoureuse et soignée des éléments séparant la structure bois de l’intérieur des appartements et des parties communes est en mesure de garantir le compartimentage d’un sinistre à son volume initial, sous peine de se voir confronté à un feu courant dans les cloisons renfermant la structure, sortant par les façades et difficile à contrôler. Mais qu’adviendrait-il de cette enveloppe étanche et incombustible en cas d’explosion dans l’appartement ? Alors que les laboratoires d’essai testent le comportement au feu des éléments de façade de 3 à 4 niveaux, afin de se rapprocher autant qu’il est possible des conditions réelles d’incendie, des bureaux d’études guidés par un bel optimisme montent des projets audacieux, coiffés au poteau (de bois) par une tour de 350 m au Japon ! Plusieurs essais de feu de cellule type ont été préalablement conduits.

Des tours végétalisées

Mais outre la vague bois, la vague verte est déjà là avec les immeubles végétalisés. Peu énergivores, ils promettent de fixer le CO2 tout en libérant de l’oxygène. Deux tours végétalisées de 76 et 110 mètres ont déjà fleuri à Milan. À Paris, la Tower Flower construite en 2004 répartit sur ses 10 étages 380 pots de béton emplis de bambous. Déjà, des projets d’IGH proposent des espaces ouverts et arborés répartis en plusieurs points de leur hauteur. Singapour, la « ville jardin » est déjà hérissée d’immeubles concentrant l’équivalent de plusieurs hectares de végétation. Mais le climat y est humide et la sécheresse ne viendra pas transformer une végétation desséchée en masse potentiellement combustible et dangereuse pour l’édifice. L’idée séduisante consistant à créer progressivement une couche végétale surmontant nos immeubles Haussmanniens ajoutera, si l’on peut dire, « une couche » à la problématique incendie déjà bien épaisse en milieu urbain.

Quand l'édifice devient structure

La puissance informatique a libéré la créativité des architectes des contraintes techniques. Elle est accompagnée par l’apparition de nouveaux matériaux et la docilité accrue des autres : acier, béton, bois. La notion de toiture et de façade disparaît même sur certaines réalisations comme à la fondation Vuitton à Paris. On rapporte qu’un architecte de renom froisse une feuille de papier-aluminium et la confie à ses collaborateurs pour que leur créativité en fasse un édifice ! Affranchis des contraintes techniques, les concepteurs se libèrent. L’édifice devient sculpture. On travaille même sur des bâtiments qui, au cours de leur vie, pourraient être, selon le contexte économique, ERP, habitation, tertiaire, etc. Législateur, laboratoires d’essais, scientifiques et services de secours doivent fourbir des armes nouvelles pour que tous les signes d’un « avant » ne soient confirmés, trop tard, par un « après ».