Bonnes pratiques - protection incendie

Premiers pas pour le sprinkleur résidentiel français

Date de publication : 11/09/2017  |  Auteur : David Kapp

Photo Face au Risque/D.K.
Photo Face au Risque/D.K.

Pour la première fois en France, un système sprinkleur de type résidentiel est utilisé pour protéger un bâtiment ERP de type J. La solution technique a été suivie et validée par la commission de sécurité locale et a fait l’objet d’essais de démonstration dans le bâtiment. Du jamais vu.

À noter

Le 28 juin 2017, deux essais d’utilisation de sprinkleur résidentiel ont été réalisés à l’Ehpad de Nérac (Lot-et-Garonne), l’un dans une chambre et l’autre dans un local à risque au sous-sol du bâtiment.

Depuis les premiers sprinkleurs apparus en France à la fin du xixe siècle, les systèmes d’extinction à eau de type sprinkleur ont majoritairement été cantonnés à l’industrie, aux entrepôts et aux risques dans les grands ERP et IGH. Le sprinkleur résidentiel, tel qu’il existe à l’étranger, particulièrement aux États-Unis où on le rencontre couramment depuis près de 40 ans, n’avait encore jamais été utilisé dans l’Hexagone. À une exception près.

Un précédent en France

En 2016, dans le centre-ville historique de Bayonne, la cage d’escalier d’immeubles d’habitation a été protégée par un système sprinkleurs de type résidentiel. Le centre historique compte plusieurs immeubles classés, les uns contigus aux autres. L’incendie de l’un pouvait conduire à l’embrasement d’îlots entiers, comme ce fut le cas à Chambéry en 2002, à Chamonix en 2006 ou, plus récemment, à Riquewihr en 2014. Selon ses concepteurs, la solution d’extinction automatique permet de faciliter l’évacuation des occupants.

Une solution associée à un système de ferme-porte

Pour l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Nérac (Lot-et-Garonne), il s’agit de tout autre chose. Cette fois-ci, le système d’extinction concerne les chambres et les locaux techniques. Et la solution est associée à un système de ferme-porte débrayable asservi à la détection incendie. « Ce système répond surtout à une problématique spécifique à l’établissement », précisent d’emblée le commandant David Le Tutour, chef du groupement Prévention Prévision, et le colonel Philippe Moineau, directeur départemental adjoint du Sdis 47. En effet, le centre hospitalier Agen- Nérac dispose, dans le centre-ville de Nérac, d’un établissement comportant plusieurs bâtiments. L’ensemble, classé ERP de type U (3e catégorie), comporte des activités annexes de type J. Il peut accueillir 274 patients pour 51 personnels. Trois bâtiments, l’un en L indépendant et deux autres accolés, composent l’ensemble. C’est celui en L, « Les Violettes », qui abrite l’Ehpad. Il est lui-même composé de deux bâtiments : une aile principale construite en 1969 et une aile secondaire accolée en 1989. Dans les deux cas, le plancher bas du niveau le plus haut accessible au public est inférieur à 8 mètres. Le bâtiment le plus ancien compte quatre niveaux : un sous-sol, un rez-de-chaussée et deux étages. L’aile secondaire n’a que deux étages. Le premier peut accueillir 51 lits, le second 18. L’effectif du bâtiment est de 63 résidents, 23 visiteurs et 25 personnels.

Le poste de contrôle du sprinkleur résidentiel de Nérac. Photo Face au Risque/D.K.
Le poste de contrôle du sprinkleur résidentiel de Nérac. Photo Face au Risque/D.K.

État initial

À l’origine, le bâtiment dispose d’un SSI de catégorie A – alarme de type 1 – qui est situé dans un autre bâtiment (celui réservé aux hospitalisations). La détection automatique couvre l’ensemble des locaux et des circulations, y compris les combles. Chaque niveau dispose d’un tableau répétiteur d’exploitation positionné dans l’escalier principal. Il existe trois recoupements par niveau. Les circulations horizontales sont dotées d’un système de désenfumage jugé inefficace. L’éclairage de sécurité est de type BAES. Au niveau organisationnel, deux personnels hospitaliers sont présents la nuit et quatre autres sont dans le bâtiment principal. L’établissement est répertorié depuis 2010. Enfin, les façades sont accessibles aux engins mais les chambres sont dotées de volets. En mars 2016, une visite de suivi non périodique réalisée par la commission de sécurité analyse les risques et conclut : « Le risque d’éclosion d’un incendie dans l’établissement ne peut pas être écarté (défaut électrique, résident imprudent…). La propagation du sinistre serait rapide du fait de l’insuffisance d’encloisonnement des locaux à risque, du type d’ERP fonctionnant avec des portes-ouvertes, de l’absence d’encloisonnement de l’escalier principal construit en continuité entre le sous-sol et les niveaux supérieurs, et du non-fonctionnement du non-stop ascenseur (ouverture de la porte au niveau sinistré). Le transfert horizontal serait très difficile du fait de la largeur de certaines portes de chambres ou l’absence de refuite dans la circulation pour le passage d’un lit, nécessitant un premier déplacement du malade entre son lit et une chaise roulante. L’inefficacité du désenfumage constitue par ailleurs un facteur aggravant. Enfin, la formation du personnel à ces contraintes et difficultés en cas d’incendie est insuffisante (pas de mise en situation opérationnelle). »

Une première solution à 140 K€/an

Face à ces problèmes, une première solution est proposée par les sapeurs-pompiers : le renforcement de la sécurité par un agent Ssiap de niveau 1, 24h/24. En journée, par un agent technique du centre hospitalier et les jours non ouvrables et la nuit, par une société prestataire. Le coût est estimé à environ 140 K€/an. L’exploitant, de son côté, cherche d’autres solutions viables économiquement.

Une deuxième solution pour 500 K€

L’encloisonnement de l’escalier est envisagé. Il permettrait également d’améliorer le désenfumage. Mais ces travaux, qui diminueraient le nombre de lits, remettent en cause le modèle économique et la pérennité du bâtiment. Ils sont estimés à 500 K€. La mise en conformité est abandonnée au profit d’une mise en sécurité basée sur plusieurs principes : la solution doit être compatible avec le fonctionnement de l’établissement et avec les équipements de sécurité existants, « rustique », pour être pérenne dans le temps, économiquement acceptable, limitant le feu au volume initial en privilégiant le maintien dans les chambres des résidents.

Une solution à 200 K€

Cette mise en sécurité s’appuie sur deux équipements complémentaires : une installation de sprinkleur résidentiel et des ferme-portes sur toutes les portes (qui sont débrayables sur toutes les portes dans les niveaux accessibles au public). Les fermeportes sont asservis au SSI existant. Le coût est de 200 K€. À la suite de cette proposition, la commission de sécurité émet un avis favorable mais l’assorti de quelques prescriptions. Si l’exploitant n’a plus besoin d’encloisonner la cage d’escalier principale ni de garder un Ssiap 1 lors des périodes d’absence des personnels, il doit maintenir et entretenir les équipements de sécurité existants. Les travaux ne correspondent à aucun référentiel réglementaire. Les matériels sont d’ailleurs très différents de ce qui est connu en industrie, les têtes sont plus petites, plus fines (débit : 60l/min couvrant entre 24 et 36 m2), alimentées directement par le réseau d’eau de ville à travers des tuyaux en CPVC, un PVC surchloré pour remplacer le cuivre. Dans ces conditions, il est convenu que deux essais de démonstration in situ auront lieu : l’un dans une chambre et l’autre dans un local à risque au sous-sol du bâtiment. Ces deux essais de démonstration ont été réalisés le 28 juin 2017. À l’issue des travaux, il est prévu de former le personnel aux nouvelles conduites à tenir et les intervenants sapeurs-pompiers dans le cadre de la prévention appliquée à l’opération.

Maintenant lancée, la technologie pourrait donner l’idée à d’autres de l’adopter. Pour autant, rappellent les sapeurs-pompiers, tout n’est pas transposable. Il s’agit d’une solution de mise en sécurité installée dans un établissement existant présentant des risques. L’approche « performantielle » découle de l’analyse des risques adaptée à la situation : dispositions constructives, état des résidents, contexte économique. C’est d’ailleurs une solution double avec deux systèmes : le sprinkleur et le ferme-porte asservi au SSI.

Une généralisation mal vue

Dans la profession de l’incendie, les avis sont très partagés sur l’opportunité de développer le sprinkleur résidentiel. Certains y voient notamment la mort annoncée d’un système « à la française » qu’ils considèrent avoir fait ses preuves au fil du temps, quand d’autres y voient un relais de croissance possible. C’est surtout la généralisation de la technologie qui pose question : « On raconte que le sprinkleur ne peut pas être compatible avec le désenfumage et qu’il n’a pas besoin de détection incendie, regrette un connaisseur, mais c’est faux, le sprinkleur ne fait pas tout et n’est pas adapté à toutes les situations ». Rares sont cependant ceux qui acceptent d’en parler de peur de cristalliser les tensions. D’autant que la technologie ne fait pas, pour le moment, consensus : elle n’est pas encore encadrée, n’a pas été validée sur des applications par des campagnes d’essais et aucun référentiel n’encadre pour le moment sa pose et son entretien. Une situation qui pourrait changer avec l’adoption prochaine de la norme européenne, EN 16925, consacrée à la conception, l’installation et la maintenance, dont la version PR (projet) a été adoptée en août 2017.