Personne morale

Date de publication : 23/11/2017  

Personne morale

Le 6 novembre 2017, Éric Vuillard a obtenu le Prix Goncourt pour L’ordre du jour. Dans ce court récit – ce n’est pas un roman – l’auteur raconte en détail comment les industriels allemands ont participé à la montée du nazisme, des prémices à l’annexion de l’Autriche. Dans les premières pages du livre, vingt-quatre dignitaires représentent chacun un fleuron de l’industrie. Il y a là BASF, Bayer, Opel, Siemens, Krupp, Allianz… Il faudrait tous les citer. Ils vont financer Hitler aux élections. Le talent de l’auteur tient dans cette manière brillante de capter les détails et de faire revivre l’histoire. Certaines de ces entreprises sont plus vieilles que certains États et souvent bien plus puissantes financièrement. Le monde a-t-il changé depuis ? Qu’on pense quelques minutes à la manière dont les États européens se déchirent sur le sort du glyphosate, l’herbicide de Monsanto dont la maison mère n’est autre que Bayer, déjà citée plus haut. « Mais les entreprises ne meurent pas comme les hommes. Ce sont des corps mystiques qui ne périssent jamais », écrit Éric Vuillard. On croit souvent, à tort, qu’elles s’épanouissent dans une société libérale et démocratique. Mais elles peuvent aussi s’accommoder des dictatures et des pires monstruosités. Pourvu qu’il y ait de la stabilité (et des profits). Aux responsables de sécurité, on ne demande pas de faire de la politique mais ils doivent nécessairement avoir de la morale et de l’éthique. Ces préoccupations, qui semblent anciennes et dépassées, ne sont pas si éloignées. Comment expliquer, par exemple, qu’un groupe cimentier franco-suisse soit soupçonné par la justice de financement du terrorisme ? Toutes les entreprises citées plus haut ont survécu au régime qu’elles ont financé. « Une entreprise est une personne dont le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale », nous rappelle Éric Vuillard. Il n’est pas interdit d’y penser chaque fois que nous achetons ou utilisons leurs produits. À elles revient le rôle de mériter leur désignation de « personne morale ».